Introduction

Lors de notre évaluation initiale en kiné, il est courant d’interroger les patients sur leur prise de médicaments, que ce soit en lien avec leur motif de consultation ou d’autres pathologies associées. En France, environ 52% des français utilisent des médicaments au moins une fois par semaine. [1] Souvent, nous acquiesçons poliment lorsque les patients énumèrent une
liste de noms de médicaments avec lesquels nous ne sommes pas nécessairement familiarisés.
Le patient pense que nous sommes formés à tous les connaitre mais cela reste quand même assez rare d’avoir une notion assez claire de ce à quoi sert le « Stablon », le « Tahor » ou encore le « Ginkor ». En fait, il est fréquent que les patients connaissent mieux que nous leurs propres médicaments en ne manquant pas l’occasion de nommer leurs noms génériques et leurs posologies.
Il est logique de faire confiance aux médecins pour ce qui est des traitements pharmacologiques, tout en comptant sur les patients pour leur observance.
La prescription de médicaments dépasse de loin notre champ de compétences, mais il est primordial pour nous, professionnels de santé de comprendre la classification et l’utilité des médicaments. Pour cela, nous pouvons consulter des sources fiables telles que le Vidal [2]

Illustrations

  • Modification de symptômes

Lorsque nous entendons des noms familiers comme « Dafalgan » ou « Doliprane », nous comprenons immédiatement leur fonction et pouvons même utiliser leur posologie comme indicateur. Par exemple, si un patient prenait 3g par jour il y a une semaine pour une douleur cotée à 5/10, mais aujourd’hui il ne prend que 500mg/jour pour une douleur similaire, plusieurs hypothèses peuvent être avancées : soit le traitement proposé fonctionne, soit l’évolution naturelle de la maladie est en cours, soit le médicament était inefficace.

  • Mécanismes de douleur

Si un patient prend un type de molécule et qu’il se sent amélioré, cela peut nous indiquer le type de douleur. Par exemple, les anti-inflammatoires qui soulagent peuvent, mais pas toujours, nous indiquer un douleur nociceptive plutôt d’origine inflammatoire. À l’inverse, une douleur qui est soulagée par du paracétamol ne semble pas, a priori, avoir une origine inflammatoire.

  • Facteurs de risque

La connaissance du traitement pharmaceutique peut aussi être pertinent pour notre choix de traitement. En effet, un patient prenant des antibiotiques aura plus de risques de rupture tendineuse; il serait donc imprudent de tenter des exercices de renforcement musculaire du triceps en charge par exemple. De plus, les patients peuvent oublier de nous parler d’une pathologie active qu’ils ont mais via leurs médicaments, nous pouvons parfois connaitre leur pathologie sous jacente.

  • Effets indésirables

Il y a 2 ans, nous avons eu, dans notre cabinet, le cas d’un patient assez jeune avec des douleurs thoraciques suite à un port de charge qui ne me semblait pas excessivement traumatisant. Les douleurs ne semblaient pas vraiment être soulager par des antalgiques de pallier 2 ni du repos. Le bilan nous donnait un mauvais « guts feeling » [3]. Cela veut dire que l’on trouvait que son anamnèse ne collait pas avec sa douleur thoracique persistante, plutôt sévère et irritable. Le traitement kinésithérapeutique ne nous semblait pas forcément pertinent pour lui. En éliminant la part psychologique et sociale, nous nous sommes intéressés à son traitement et il se trouve que le patient souffrait de crises d’épilepsie. Il avait un traitement pour cela qui se nomme le « Dépakine ».
Nous nous sommes donc demandé qu’elle pouvait être les effets indésirables de ce dernier. Il est apparu que ce médicament, que le neurologue du patient souhaitait augmenter, exacerbe le risque d’ostéoporose. [4]
Ayant un degré de préoccupation plutôt élevé, nous avons redirigé le patient vers les services d’urgence afin d’effectuer une radiologie. Cette dernière à révéler 3 fractures vertébrales thoraciques.

A la suite de cela, on lui a diagnostiqué une ostéoporose assez élevée.

Conclusion

En 2020, il a été rapporté que 43% des Français avaient arrêté leurtraitement sans consulter leur médecin ou pharmacien, une tendance qui est encore plus prononcée chez les jeunes [1]. De plus, la médicamentation utilisée est à même d’avoir une répercussion sur nos hypothèses cliniques lors de notre bilan avec le patient.
Pour optimiser notre prise en charge et comprendre l’intention des prescripteurs de médicaments, il nous a semblé pertinent de classifier les 100 médicaments les plus prescrits en France. Bien que cela ne couvre qu’une fraction des médicaments que nos patients pourraient prendre, cela augmente considérablement la probabilité de retrouver un de leurs médicaments dans cette liste (figure 1).

Notre expérience avec ce jeune patient nous a incité à développer un arbre décisionnel sur les effets indésirables des médicaments (figure 2).

  • D’un point de vue du patient, cela permet notamment de sensibiliser et de rassurer le patient sur d’éventuels effets secondaires qui pourrait l’inquiéter comme la perte ou prise de poids. Cela ne changera pas l’effet du produit mais permettra au patient de relativiser sur ses nouveaux éléments.
  • D’un point de vue du thérapeute, cela permet de prendre en considération des signes ou symptômes qui pourraient être annexes au problème de base du patient mais qui peut influencer sur notre de prise de décision diagnostic mais aussi thérapeutique. L’idée de ce billet n’est pas de vous alarmer sur les différents traitements que les patients prennent mais plutôt de souligner l’importance pour les professionnels de santé de connaître les médicaments pris par leurs patients et leurs effets indésirables potentiels, afin d’assurer un suivi optimal tout au long de leur traitement.

Il va de soi qu’a priori la prise de médicaments prescrits reste pertinente et bénéfique pour les patients. Néanmoins, étant souvent les professionnels de santé qui voyons le plus régulièrement les patients pendant leur phase pathologique, une connaissance a minima de leur traitement pharmaceutique ainsi que leurs potentiels effets indésirables semblent à prendre à compte tout au long de notre suivi.

Références

[1] Rapport Ipsos 2020. Etude omnibus bon usage du médicament. https://www.leem.org/sites/default/files/2020-11/Ipsos

[2] Vidal de la famille: le dictionnaire des médicaments. 95e éd. Issy-les-Moulineaux:Vidal; 2019. ou https://www.vidal.fr/.

[3] Coppens M, Barraine P, Barais M, Nabbe P, Berkhout C, Stolper E. L’intuition enmédecine générale : validation française du consensus néerlandais « gut feelings ». 2010;22:5.

[4] Shen C, Chen F, Zhang Y, Guo Y, Ding M. Association between use of antiepilepticdrugs and fracture risk: a systematic review and meta-analysis. Bone. 2014Jul;64:246-53. doi: 10.1016/j.bone.2014.04.018. Epub 2014 Apr 26. PMID: 24780876.